(Nouveau Centre) Discours d'Hervé Morin sur l'immigration et les banlieues

Publié le par Leila T.

hervé-morinDimanche 29 août 2010

Extrait du discours de clôture d'Hervé Morin - Université d'été du NC 

Mes Chers amis,

Je vous le dis, quelles que soient les difficultés de nos compatriotes, quelle que soit leur exaspération, nous ne sommes pas là pour cultiver la peur. Nous ne sommes pas là pour attiser les haines. Nous ne sommes pas là pour rechercher des bouc émissaires. 

Rejeter la faute sur l’autre, c’est tellement plus facile !

Si les Français vont mal, c’est la faute aux immigrés, quand bien même ils sont aussi très souvent Français.

Si l’économie française va mal, c’est la faute aux Allemands  qui ont eu tort de se réformer et de faire des efforts quand nous restions immobiles.

Si l’Europe est en passe de devenir une Suisse géante sans la prospérité, privée de son énergie, militairement impuissante, musée de son propre passé, c’est la faute aux Américains.

Et si la planète souffre, c’est la faute aux Chinois et aux Indiens qui veulent sortir de la misère.

Trop facile, trop commode. Cherchons des réponses pas des coupables. A chaque question,  il existe une solution qui sans biaiser, sans contourner les difficultés se préoccupe de l’équilibre de la société française. Et cette voie de l’apaisement, elle touche même des sujets techniques mais qui deviennent rapidement hautement symboliques.

Voilà pourquoi au bouclier fiscal et à l’ISF, je le répète, je demeure convaincu que la réponse qu’il faudra proposer aux Français en 2012 c’est la suppression du bouclier fiscal, la suppression de cet impôt imbécile qu’est l’ISF et par mesure de justice, la création d’une tranche marginale supplémentaire d’impôt sur le revenu.

Mes Chers amis,
Je veux aussi que nous portions l’idée d’une société de la reconnaissance. Au même titre que la société apaisée, c’est pour moi la condition d’une France retrouvée, confiante, où tout le monde a les cartes en main pour progresser, innover et inventer. 

C’est quoi, ma société de la reconnaissance ? 
C’est une société qui n’oublie pas que quel que soit votre talent individuel, votre réussite est liée à votre environnement collectif et à la réussite des autres.

C’est une société où chacun, quel que soit son rang, son talent, ses diplômes occupe une place à part entière. Une société qui ne connaît pas les sous citoyens, les sous salariés, les sous-diplômés.

Je me souviens quand j’étais enfant à la maison, nous avions une personne qui faisait des heures de ménage. Et quand je rentrais avec mes souliers crottés du jardin et que je salissais le pavage qu’elle venait de laver, elle ne me grondait pas en me disant : « fais attention, je vais être obligée de repasser la serpillère », mais elle me disait seulement : « Hervé, respecte moi, respecte mon travail » !  La nuance est de taille et cette phrase je l’ai toujours gardé dans un coin de ma tête.
Tenez, sur ce même sujet, juste avant les vacances, j’ai rencontré Florence Aubenas. J’ai longuement discuté avec elle de son dernier livre, « le Quai de Ouistreham ». 
Je vous en recommande vraiment la lecture. C’est une plongée très belle dans le monde de la précarité et de la dureté au travail.
 Ce qu’on perçoit bien dans la vie des femmes de ménage décrite par Florence Aubenas, c’est que l’argent n’est pas la seule revendication – elle est bien sûr importante mais ce n’est pas la seule – et le CDI non plus. La première revendication, c’est d’abord d’être reconnue en tant que personne humaine, et que son travail soit respecté parce que quelle que soit sa modestie, il est un maillon indispensable de la vie collective.  
Tout simplement, ne pas être un numéro, une employée interchangeable avec sa blouse en acrylique ou en coton, une employée dont on ne s’aperçoit même plus qu’elle a été remplacée par une autre, une employée sans visage. 
Oh je sais bien. Personne ne rêve pour ses enfants qu’ils fassent le ménage au petit matin dans les cabines des ferries. Mais Florence Aubenas nous fait toucher du doigt une chose que nous savons d’ailleurs, c’est que ces femmes, comme chacun d’entre nous, elles sont fières du travail qu’elles font.  
J’aime bien l’écrivain américain Thoreau. Comme Vincenot c’est un écrivain de la nature et du temps qui passe. Il écrit dans Walden, son roman le plus connu « on mesure la richesse d’un homme par le nombre de biens dont il peut se passer ». Il a raison et c’est sans doute l’une des vertus de la crise. Elle va nous obliger à revenir vers l’humain, à le réinventer, à ne plus avoir le marché comme seule boussole. A reconnaître davantage les mérites du chercheur, de l’infirmière, du professeur que ceux du banquier ou du trader, et à rechercher tous les moyens matériels mais pas seulement, pour leur dire à quel point nous savons qu’ils comptent pour notre pays et pour notre société.
Elle va nous obliger aussi à redécouvrir des chemins de croissance que nous avions négligés comme par exemple celui de l’entreprenariat familial.

Vous le savez, l’économie française a besoin de PME de taille significative, reposant sur un actionnariat stable. Nous avons besoin de patrons qui portent leur entreprise avec une vision stratégique, qui réinvestissent, qui ne cherchent pas seulement à presser le citron au maximum comme les fonds d’investissement dont le siège social est souvent si éloigné de notre pays et des difficultés de nos territoires. Bref, des patrons responsables qui savent que leur entreprise dépend aussi des hommes et des femmes qui la font tourner, des patrons qui, tout simplement, respectent leurs salariés. 
Et c’est aussi aux femmes du quai de Ouistreham que nous devrons penser en priorité quand viendra l’heure de la bataille pour la  réduction des déficits publics et du désendettement de notre pays. Pensons à elles parce que  derrière la dépense publique, il y a des salles de classe et des professeurs. Pensons à elles parce que derrière la dépense publique, il y a des lits d’hôpitaux et des infirmières. Pensons à elle parce que derrière la dépense  publique, il y a des crèches, des universités et des centres de recherche.
Oui il faut réduire la dépense publique. Non ce  n’est pas seulement l’affaire des technocrates de Bercy. C’est aussi aux Français de dire ce qu’il faut protéger et ce qu’on peut supprimer, ce qui est essentiel pour la cohésion nationale et ce qui ne l’est pas, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. 
Au Nouveau Centre  nous affirmons que la question de la dette mérite un débat public comparable à celui des retraites. Un constat partagé. Un calendrier. Un horizon commun ; et il faudra le faire partager en 2012.
Je veux quand même féliciter Charles de Courson qui, au bout de trois ans de combat a obtenu des décisions sérieuses sur plusieurs niches fiscales. Il voulait 10 milliards d’euros d’économies, on lui répondait que c’était impossible. Comme par miracle, c’est devenu aujourd’hui possible. Bravo Charles !

Mes Chers amis,

La question de la reconnaissance, elle se pose dans l’entreprise, à l’école,  à l’hôpital mais au risque de vous choquer, elle se pose aussi pour les banlieues.

Oui c’est difficile la vie en banlieue, la vie dans les quartiers.
On craint pour sa voiture,
On voit ces jeunes désœuvrés, agglutinés en bas de son immeuble
On aperçoit des trafics
On vit tous les jours avec ce sentiment diffus et impalpable d’insécurité.
Mais vous voyez aujourd’hui au lieu des poubelles et des voitures brûlées, au lieu des bus et des camions de pompiers caillassés, je voudrais que nous parlions aussi des banlieues qui réussissent, de ces femmes et de ces hommes qui créent leur entreprise, de ces jeunes qui font des grandes écoles. Ceux que j’ ai rencontrés à Bondy, à Rouen et à Argenteuil. Quel potentiel extraordinaire, quelle envie de vivre et de construire, quelle soif de consommation et de réussite sociale.

Et finalement eux aussi, la seule chose qu’ils vous demandent, c’est la reconnaissance, c’est de leur dire que la France est riche de la diversité des mondes.

Et c’est d’ailleurs extraordinaire qu’aux Etats-Unis, Démocrates et Conservateurs soient unanimes pour considérer que les Américains issus de l’immigration apportent, je cite G.W Bush, « une vitalité nécessaire, une ouverture d’esprit et un optimisme qui constituent une part cruciale de l’identité nationale ».

Et d’ailleurs, il y a tellement de talents dans nos banlieues que les Américains l’ont compris. Savez-vous qu’aujourd’hui, Washington recrute nos jeunes diplômés car ils savent que dans un monde globalisé, avoir deux cultures plutôt qu’une, c’est un atout. Parler trois langues au lieu de deux, c’est une chance pour faire la promotion de ses produits. Et pendant ce temps là, le seul message de la France à l’égard des banlieues est un message négatif. 

Mes Chers amis,
Expliquez-moi pourquoi ce qui est une richesse aux Etats-Unis devient chez nous une menace ?

Expliquez-moi pourquoi ce qui est une fierté aux Etats-Unis devient chez nous une souffrance ?

Expliquez-moi pourquoi les américains parviennent à associer immigration et patriotisme et pourquoi nous, nous n’y parvenons pas ?

Expliquez-moi pourquoi on vient en France pour chercher des avantages sociaux et pourquoi on vient aux Etats- unis pour chercher la réussite.

Nous cherchons encore notre Martin Luther King alors qu’ils ont déjà leur Obama !

Avez-vous remarqué : quand ça ne va pas, quand il y a un problème particulier, on catégorise – la banlieue, les jeunes des quartiers, les musulmans – et quand c’est un succès, une réussite, on individualise. 
Un jeune sort un fusil, la banlieue est en feu ; Myriam Soumaré, musulmane, qui fait le Ramadan, son père mauritanien, est championne d’Europe. C’est l’itinéraire d’une championne et pas la réussite de la banlieue, la réussite d’une jeune femme issue d’un quartier difficile de Villiers-le-Bel.

Idem avec les statistiques. 
On prend celles qui arrangent et on oublie celles qui portent à l’optimisme et à l’espoir. Je pense par exemple aux mariages exogames qui est, selon les ethnologues, le meilleur indicateur d’intégration. Savez-vous que presque un jeune sur deux venant d’une communauté issue de l’immigration se marie en dehors de sa communauté ?

Et le ministre de la Défense veut vous le dire aussi.
Avant-hier, j’étais à Fréjus, avec le Président de la République, pour rendre hommage à nos deux 
soldats tués en Afghanistan.
L’un était probablement d’origine italienne. Il s’appelait Lorenzo Mezzasalma (Lieutenant)
L’autre était probablement d’origine polonaise. Il s’appelait Jean-Nicolas Panezyck (Caporal)

Et en passant en revue les soldats qui rendaient honneur à leurs deux camarades morts pour la France, je voyais cette diversité, je voyais ces peaux un peu plus sombres, je voyais tous ces yeux qui disaient le respect, l’espoir et la fierté.

Savez-vous aujourd’hui que dans les montagnes afghanes, dans les déserts du Tchad ou dans les forêts d’Afrique équatoriale, 15 à 20% des unités de combat sont formées d’enfants nés dans les quartiers, des enfants qui sont fiers de porter le drapeau français sur leur épaule gauche.

Et Dieu sait qu’ils sont patriotes comme vous et moi. 
Et Dieu sait qu’ ils aiment le drapeau comme vous et moi. 
Et Dieu sait qu’ils chantent la Marseillaise comme vous et moi, qu’ils croient au ciel ou qu’ ils n y croient pas, qu’ils prient jésus, Mahomet, ou bouddha.

Non, ne soyons pas hypocrites, notre république une et indivisible devient à force d’immobilisme et de rigidité une et divisible.

Je le sais, l’attente d’intégration économique est immense de la part des français d’origine étrangère et elle l’est autant de la part des Français d’origine.

Notre Histoire nationale se confond depuis l’origine avec l’immigration. Oh, je sais bien, vous allez me dire : les Polonais, les Italiens, les Portugais, les Belges, ils étaient chrétiens, cela n’a rien à voir avec l’immigration aujourd’hui !
 
Et bien mes Chers amis, je dénonce ces propos. 

D’abord, on ne disait pas forcément cela quand ils sont arrivés. 

Et méfiez-vous, à force de laisser insidieusement cette idée pénétrer les esprits de nos compatriotes, nous en viendrons à justifier la violence et parfois la haine au sein même de notre communauté nationale, comme cette haine a pu se développer entre les wallons et les Flamands qui sont pourtant les uns et les autres des Européens depuis des siècles vivant ensemble dans la même monarchie.

L’exaspération de la différence elle est infinie si on n’y prend pas garde. Tenir ce discours sur l’intégration ne doit pas nous empêcher de dire les choses comme elles sont.

Oui, il y a beaucoup de beurs et de blacks dans nos prisons mais d’abord :

1) Pour la plupart, ce ne sont pas des immigrés mais ce sont des Français dont les parents ont été attirés par l’industrie française et ont quitté la misère de leur pays pour participer à la reconstruction de la France. Leurs enfants sont nés dans nos maternités, ont été éduqués dans nos écoles et ont grandi dans nos villes.

2) Et d’autre part, ils ne sont pas nés délinquants mais ils le sont devenus. Et ils le sont devenus comme tous les Français blancs, blacks ou beurs qui, de l’exclusion socioculturelle à l’exclusion socio-économique finissent vers la délinquance. Quand il y a 40 % de taux de chômage dans les quartiers, quand l’éducation et la culture ont déserté, quand la famille a démissionné, quand les repères ont disparu, c’est sûr qu’il y a plus de délinquance. Mais dans nos campagnes aussi, c’est la même chose. La délinquance frappe plus souvent des familles en voie d’exclusion et de décomposition sociale.

Oh les jeunes issus des quartiers ne demandent pas l’impossible. Ils s’attendent seulement à ce qu’on leur offre les mêmes chances d’ascension sociale, à ce qu’on les traite équitablement et j’allais dire fraternellement. Et ce n’est pas le cas quand l’étude menée par Jean-François Amadieu, Professeur à l’Université de Paris I, démontre que vous avez cinq fois moins de chances d’obtenir un premier entretien d’embauche quand la consonance de votre nom est africaine ou maghrébine. Cinq fois moins ! Et même trois fois moins si le CV est meilleur !
Mes Chers amis,
En vérité, la société française, comme toutes les sociétés occidentales, s’est profondément transformée. Elle est en mutation et il faut en tirer les conséquences.
La société française n’est plus seulement blanche, rurale et chrétienne. 
Elle a profondément évolué par des apports successifs.

C’est pourquoi je souhaite que nous ne parlions plus des Français issus de l’immigration mais des Français héritiers de l’immigration, car ils portent un héritage qui est une richesse pour notre Nation.
Et d’ailleurs mes Chers amis, quelles sont les premières victimes de cette délinquance, après les victimes elles-mêmes ?

Combien de fois dans les banlieues, j’ai entendu ce discours, un discours d’une extrême fermeté émanant de nos compatriotes héritiers de l’immigration qui ne supportent plus que ces minorités violentes entachent et conduisent à l’amalgame et à la stigmatisation. Ce sont elles les premières victimes.

Non la délinquance ce n’est pas l’immigration. C’est le fruit d’une longue crise de la société française, car je le répète, ces immigrés que l’on pointe du doigt, ce sont des Français qui souffrent plus encore que nous du déclin de l’économie française depuis 25 ans et que la majorité tente de remettre sur les rails depuis trois ans.

(...)

Publié dans Nouveau Centre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article