Réflexion: Inde : ouvrir les portes aux basses castes

Publié le par Julien Bouissou (Le Monde)

Dès 1950, Bhimrao Ambedkar, héros des intouchables et auteur de la Constitution indienne, avait prédit l'égalité politique et l'inégalité économique et sociale en Inde. Près de soixante ans plus tard, les intouchables sont six fois plus nombreux à vivre sous le seuil de pauvreté que les membres des hautes castes, d'après un recensement effectué en 2005. Pour corriger ces inégalités, le pays réserve environ la moitié des postes dans l'administration et des entrées aux universités aux castes défavorisées.

Par crainte de se voir imposer des quotas et sous la pression du gouvernement, le secteur privé s'est lui-même engagé à promouvoir la discrimination positive. Le rapport publié par la Confédération de l'industrie indienne (CII) en 2008 ne préconise pas de mesure contraignante. Sur la base du volontariat, les entreprises sont incitées à signer la charte de la discrimination positive, où le mot "caste" ne figure d'ailleurs pas. L'expression "section défavorisée de la société" lui est préférée. C'est dire si le sujet des castes reste tabou en Inde.

Toute politique de discrimination positive se heurte à un obstacle de taille. Prendre en compte l'appartenance à la caste conduit à reconnaître, implicitement, voire à figer, ce système. "Alors que nous sommes en train de sortir du système des castes en Inde, revenir à une gestion centrée sur elles ne marquerait-il pas une régression ?", a expliqué Bharti Gupta Ramola, du cabinet PriceWaterhouseCoopers, à l'hebdomadaire indien Outlook.

La discrimination positive peut même créer des tensions. "Lors de nos interactions avec les entreprises, on nous a fait comprendre que passer à une approche centrée sur les castes pouvait être incendiaire. On s'est donc résignés à ne pas demander de recensement", témoigne Gopal Krishna, du département de la politique industrielle et de la promotion au ministère du commerce et de l'industrie.

Pour contourner cet obstacle, le groupe Tata a demandé à ses employés d'indiquer sur la base du volontariat leurs castes d'appartenance. Avec plus de 99 % de réponses positives, le groupe a rétabli l'équilibre parmi ses salariés en recrutant plus d'intouchables et en leur faisant bénéficier de formations professionnelles. Cette mixité aurait déjà produit des effets positifs. "Lorsqu'on donne sa chance à un intouchable, il est plus fidèle que les autres à l'entreprise qui l'emploie. Il est aussi plus discipliné et travaille avec acharnement", témoigne Jamshed Irani, directeur de Tata Sons, la holding du groupe.

Mais en regardant les statistiques, cette discrimination positive concerne surtout les emplois peu qualifiés. Dans la filiale Tata Sponge, par exemple, seuls 2 des 159 cadres appartiennent à des basses castes, alors qu'ils représentent 23 % des ouvriers. "La discrimination positive ne peut passer que par la législation, des lois claires. Alors seulement la situation évoluera", estime Anil Gole, responsable des ressources humaines du fabriquant de climatiseurs Voltas.

Le gouvernement peut accélérer le recrutement de cadres issus de castes défavorisées sans imposer un système de quotas. Sur le modèle américain du Office of Federal Contract Compliance Programs, qui oblige les entreprises de plus de 50 employés signant un contrat avec un organisme public à embaucher un minimum de travailleurs issus des minorités. La Chambre de commerce et d'industrie des intouchables plaide pour que les organismes publics traitent avec un minimum de sociétés gérées par des membres de basses castes.

Behan Kumari Mayawati, surnommée "la reine des intouchables" et ministre en chef de l'Etat de l'Uttar Pradesh, exige déjà que la moitié des emplois des entreprises issues d'un partenariat public privé soit réservée aux basses castes. Dans un pays où le secteur informel ne représente que 10 % de la masse salariale, le système des quotas, même appliqué dans toutes les sociétés, atteindrait vite ses limites.

Dans le rapport "La commission sur l'égalité des opportunités, Quoi ? Pourquoi ? Comment ?", portant sur la création d'une agence gouvernementale consacrée à la discrimination positive, le comité d'experts dirigé par Madhava Menon prône des mesures à la fois contraignantes et incitatives, et différentes selon les secteurs d'activité. Une des mesures phares est le recours à un indice de la diversité, les entreprises étant financièrement pénalisées si elles n'ouvrent pas leurs portes aux salariés de toutes origines sociales.

Les auteurs du rapport n'ont pas restreint la question de la diversité sociale à celle des castes pour décrisper le débat et faire avancer les réformes. Leur rapport précise que "l'identité des sections déshéritées n'est pas tant fondée sur la religion ou les castes, mais plutôt leur enlisement dans la pauvreté, et par conséquent leur incapacité à avoir accès aux mêmes opportunités".


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