Réflexion: Discrimination raciale : un héritage français

Publié le par Michel Wieviorka, sociologue et George Pau-Langevin, députée

La France, enthousiaste après l'élection du premier Président des Etats-Unis afro-américain, s'interroge :
pourquoi pas chez nous ?

Réponse: parce que les Etats-Unis ont agi, et pas la France. Ils partaient pourtant de très loin, avec des
éléments d'apartheid maintenus jusque dans les années 60. Mouvements pour les droits civiques,
volontarisme politique avec la discrimination positive dans les universités et l'administration, émergence
progressive de la diversité dans les élites politiques, médiatiques, économiques : Obama ne sort pas de
nulle part, il est l'aboutissement d'un mouvement de fond.

Rien de tel en France. Au nom d'un universalisme abstrait, la République a longtemps refusé de
reconnaître sa nouvelle diversité. Dans les années 80 et 90, parler de multiculturalisme, même tempéré,
c'était vite risquer d'être traité de communautariste ou de casseur de la République.
La situation, certes, évolue. Des mesures volontaristes apparaissent pour combattre les discriminations.
On nous invite à sauver un des éléments du modèle français, l'élitisme républicain, en élargissant la base
sociale au sein de laquelle se recrutent les étudiants des grandes écoles, ou assimilables, telle Sciences
Po. Il est vrai que cette base est devenue singulièrement étroite, et qu'il vaudrait mieux que des jeunes
des milieux populaires puissent eux aussi tenter de rejoindre les élites. La droite l'a compris, en témoigne
la promotion récente au gouvernement de Richard Descoings, l'homme qui a transformé dans un même
mouvement l'accès à Sciences Po, et l'institution elle-même. Mais faire face à la « diversité » ne peut se
limiter à redonner vie à la méritocratie républicaine, héritage perdu de la Troisième République. C'est toute
la société qui doit reconnaître sa diversité.

Les difficultés sociales sont considérables. Elles affectent les dernières générations de Français issus de
l'immigration, qui subissent massivement le tarissement de la croissance et le chômage de masse. La
panne de l'intégration est d'abord sociale : l'ascenseur social s'est bloqué et les derniers arrivés restent au
sous-sol. Cette réalité est renforcée par la polarisation territoriale des inégalités et par la relégation des
plus pauvres dans les ghettos : la France ne « fait plus société », ses territoires font sécession. Pour y
répondre, l'égalitarisme formel de la République d'hier est inopérant. Les injonctions égalitaristes sommant
les migrants de s'intégrer sans leur en donner les ressources sont des leurres. Il faut adopter des
politiques sociales et territoriales radicales, visant à l'égalité réelle.

Mais les problèmes de la diversité ne sont pas que sociaux. Ils concernent avant tout certains groupes, de
quelque nom qu'on les appelle - issus de l'immigration, minorités visibles, Arabes, Noirs, etc. L'étudiant au
nom arabe qui ne trouve pas de stage, contrairement à ses camarades de même milieu social au
patronyme bien « français », le diplômé noir qui n'est jamais convoqué pour un entretien d'embauche, ne
sont pas seulement pénalisés pour des raisons sociales.

La discrimination raciale existe. Elle est inscrite dans les schémas mentaux français : l'altérité de la
couleur de peau, un héritage colonial mal digéré, une vision culturaliste de la France en sont des facteurs
puissants. Elle a été renforcée par l'agitation politique des années lepénistes - certes sans véritable
conséquence dans le droit français mais avec un fort impact psychologique « désintégrateur » : le débat
sur la nationalité, avec la volonté de remettre en cause le droit du sol au profit d'un droit du sang « gaulois
» ; la crispation sur l'islam, avec le rejet du voile et des mosquées ; l'affirmation d'une politique
d'immigration choisie, renvoyant en miroir aux Français issus de l'immigration le stigmate de « Français
subis ».

C'est pourquoi des politiques spécifiques sont nécessaires pour faire reculer les discriminations. Pour les
sanctionner bien sur mais avant tout pour modifier les représentations collectives et faire admettre, comme
aux Etats-Unis, que la République est désormais diverse.
A cet égard, il faut aujourd’hui avancer sur le terrain de la connaissance des discriminations, mieux
appréhender les effectifs et les difficultés spécifiques de certaines populations. Le débat, légitime, sur les
« statistiques ethniques » ne doit pas faire oublier cette évidence : nous avons besoin de données
précises pour agir. Connaître notre société dans ses dimensions culturelles, religieuses, d'origine
nationale, devrait contribuer à faire reculer le racisme. Et nous permettre de tirer profit de notre diversité.

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